L’argumentation en faveur du stationnement
permanent de soldats hors frontières s’est articulée au début dans le langage de
la géopolitique traditionnelle, ensuite dans ce même langage assorti de la
justification idéologique. À partir de l’avènement de Gorbachev, la dimension
idéologique doit être abandonnée (sans objet). Ces nouvelles
circonstances provoquent un glissement des paramètres de la réflexion. La
géopolitique est elle aussi graduellement délaissée - mais pas complètement - au
profit de la théorie des relations internationales. Des différences très
marquées peuvent être observées entre ces deux disciplines sur le plan de leur
démarche méthodologique fondamentale. Premièrement, la géostratégie
traditionnelle envisage d’abord le cadre national et tente ensuite de voir
comment il s’insère dans une dynamique régionale ou, s’il y a lieu, planétaire.
Si la théorie des relations internationales prend souvent l’État comme élément
ontologique initial, elle appréhende d’abord l’ensemble des États, sans en
privilégier un en particulier. Deuxièmement, les variantes de la
géopolitique traditionnelle sont structurées en fonction de l’appartenance des
théoriciens à telle ou telle nation (Écoles française, américaine, allemande,
britannique, italienne, russe, etc), tandis que les lectures, en théorie des
relations internationales, transcendent ce cadre (on est «constructiviste» ou
«néolibéral», par exemple, avant d’être Japonais, Américain ou Russe). L’épisode
de la Guerre froide a, bien entendu, passablement mitigé la dimension
étroitement «nationale» de la géopolitique traditionnelle, au point qu’on a
parlé de disparition de cette discipline après le Second conflit mondial (cf.
note 21, deuxième paragraphe). Par contre, la réflexion américaine sur l’envoi
de troupes à l’étranger en reste fortement imprégnée durant ces années (cf. note
36). Bien que l’esprit de Spykman semble encore présent dans l’après-guerre
froide, la réflexion sur l’engagement militaire mondial s’y confond
graduellement avec la théorie des relations internationales, au point qu’il
est impossible aujourd’hui d’envisager l’une sans tenir compte de l’autre.
Afin de négocier ce virage, il est indispensable de se donner maintenant
quelques points de repères vis-à-vis de cette discipline.
Comme son nom le laisse assez bien entendre, la
théorie des relations internationales a pour objet de comprendre la dynamique
des interactions globales non plus à partir de la territorialité nationale, mais
bien dans une optique planétaire. Fondée après le Premier conflit
mondial, ses initiateurs voulaient radier la guerre du champ de l’expérience
humaine. Ces premiers théoriciens, appelés aujourd’hui «idéalistes» ou
libéraux «classiques», pensaient que la guerre avait sa source dans
l’ambition des politiciens et la tyrannie. On pensait, à l’instar de Kant, que
le développement de la souveraineté nationale, du commerce et de diverses
instances dont le mandat eût été de favoriser la concorde, amènerait
graduellement la paix universelle. On se proposait d’ignorer délibérément la
chose militaire et on faisait le pari que celle-ci se résorberait d’elle-même.
Tout juste avant le déclenchement du Second conflit mondial, E.H. Carr met sur
le compte de cet «idéalisme» les progrès fulgurants de l’Allemagne hitlérienne
et avance le postulat selon lequel la guerre, pour être évitée, devait être
étudiée en soi (The twenty years Crisis: an Introduction to the Study
of international Relations, 1939). Seule la compréhension des mécanismes
propres aux conflits armés pouvait permettre, aux yeux de Carr, de les
désamorcer à la source. Une seconde approche naît: le réalisme.
L’après-1945 voit l’établissement progressif
d’une véritable hégémonie intellectuelle du réalisme. Dans son ouvrage phare (Politics
among Nations, 1949), Hans Morgenthau veut comprendre «scientifiquement»
(«empiriquement») la dynamique des conflits. Il y écrit que les luttes armées
dérivent fondamentalement de la nature humaine et de son désir inné de
domination. Seul l’équilibre des forces («balance of power») pouvait, selon lui,
permettre de tenir ce penchant en respect. Par suite d’attaques soutenues à
l’endroit de Morgenthau en provenance de cercles béhavioristes (en
substance: «la nature humaine ne peut être vérifiée empiriquement») et d’une
nouvelle génération de libéraux plus ouverts à la chose militaire
(néolibéralisme, en substance: «le “réalisme” ne porte pas assez attention dans
son analyse à des facteurs importants, telle l’économie»), Kenneth Waltz
accouche de Theory of international Politics, qui devient rapidement la
nouvelle bible du domaine (1979). L’approche «néo»réaliste de l’auteur demande
de laisser de côté la nature humaine au profit du «système» des États. Avocat de
la «bipolarité» (Morgenthau croyait plus stable la multipolarité), Waltz pense
que les pressions «systémiques» déterminent le comportement des unités étatiques
(approche outside-in) et que, par conséquent, toute démarche visant à
l’étude des conflits devait se concentrer en ce point (anarchie, dilemme de
la sécurité). Cette manière de procéder devait permettre d’anticiper la
guerre et de la neutraliser avant son déclenchement.
La chute du Mur et l’éclatement de l’URSS
résonnent aussi comme un coup de tonnerre dans ce champ somme toute relativement
paisible jusque-là, avec pour conséquence immédiate la fin de la prédominance du
(néo)réalisme, à qui il est principalement reproché de ne pas avoir prévu
l’avènement de ces circonstances (Waltz lui-même jugeait que le critère
d’évaluation par excellence d’une théorie devait être sa capacité à favoriser la
prédiction).
Il en découle que la théorie des relations
internationales est depuis morcelée en diverses approches projetant chacune
leurs propres lumières sur leur objet. Afin d’y revenir seulement lorsque cela
sera nécessaire, il faut décrire brièvement celles avec lesquelles on
travaillera au chapitre suivant.
L’approche néolibérale, au même titre que
le libéralisme «classique», se fonde sur le postulat que la paix universelle
progressera au rythme de l’avènement de la démocratie, du règne du Droit, du
développement économique, etc. (approche inside-out). Elle est «nouvelle»
dans la mesure où ses partisans croient que les valeurs libérales doivent être
défendues par la force (mais pas imposées, à défaut de quoi on tombe dans
ce qui est appelé aujourd’hui le «néoconservatisme»).
Le néoréalisme waltzien (contraintes systémiques
et non plus de nature humaine) se scinde en deux tendances. Le réalisme dit
offensif tient pour acquis que le système des États engendre naturellement
des conflits - anarchie, dilemme de la sécurité - et que, dans leurs démarches
sécuritaires, les unités étatiques en sont immanquablement amenées à choisir des
stratégies offensives. On se concentre donc sur cet aspect. Les réalistes dits
défensifs pensent pour leur part que l’environnement international ne
génère pas obligatoirement la guerre, car les États peuvent assurer leur
sécurité via l’adoption de stratégies défensives (en substance : «l’anarchie et
le dilemme de la sécurité n’empêchent pas la coopération»). La recherche de l’accommodement
retient leur attention.
Le constructivisme présume que la pensée
amène la réalité et non l’inverse (comme les approches précédentes), et propose
d’analyser les conditions matérielles et les intérêts qui forment le «système
international» à partir des «idées» qui l’ont construit.
Les approches critiques placent l’être humain au centre de leurs
préoccupations dans le but de faire advenir son «émancipation».
Comme aucune de ces lectures et des sous-lectures
dont elles sont composées n’exerce d’ascendant comparable à celui du réalisme
durant la Guerre froide, il prévaut en théorie des relations internationales une
situation que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de «guerre des paradigmes». La
plus large des fractures est probablement sur le front dit «épistémologique» :
le constructivisme et les approches critiques jugent l’«empirisme» néolibéral et
réaliste comme du «positivisme» dépassé.
Mais de nombreuses oppositions peuvent être observées de part et d’autres de
cette grande division, celles mettant aux prises néolibéraux et réalistes étant
les plus médiatisées (gains relatifs versus gains absolus, utilité vs.
inutilité des institutions internationales, mythe ou réalité de la «paix
démocratique», optimisme versus pessimisme, etc).
On peut aussi relever des guérillas infra-paradigmatiques, telles celles
observables entre les différentes variantes du réalisme (cf. note 57) - la
meilleure introduction au sujet, à notre sens, se veut encore une lecture de
l’excellent et très bien vulgarisé petit texte de Stephen Walt, dont la
référence complète se trouve à la note 54 («One World, many Theories»).
La théorie des relations internationales est
portée par sa propre dynamique. En outre, les approches méthodologiques
transcendent le cadre étatique ; et les délibérations entre représentants des
diverses persuasions - de même qu’à l’intérieur des grands courants - sont aussi
diversifiées que robustes. Aux États-Unis, par contre, les échanges
comportent ce trait distinctif qu’ils incorporent graduellement, à partir des
années 90, les éléments du débat stratégique séculaire entre interventionnistes
et abstentionnistes.
Deux réalités émergent nettement quand on aborde dans cette optique la théorie
des relations internationales aux États-Unis durant ces années. Premièrement,
les partisans de l’abstentionnisme y subissent une débâcle intellectuelle
complète. Deuxièmement, la diversité des discours et l’âpreté des
échanges, qui peuvent sembler inextricables du point de vue des critères
d’observation de la «guerre des paradigmes», témoignent ici d’une
reconstruction des fondements de l’interventionnisme. Aux États-Unis, en
effet, les néolibéraux, réalistes, constructivistes et certains critiques, s’ils
arguent énergiquement, comme ailleurs, sur des questions d’épistémologie,
d’ontologie ou de prescriptions normatives, s’accordent néanmoins sur le
principe de la poursuite de l’immixtion américaine dans les affaires militaires
mondiales par voie de préservation du réseau des bases.
Dans ce qui suit, on tentera d’une part
d’illustrer cette configuration particulière du champ de la théorie des
relations internationales aux Etats-Unis ; et, d’autre part, de montrer comment
les stratégistes interventionnistes ont influencé le comportement de l’État dans
le sens de leurs vœux.