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b) l’Asie

De prime abord, l’analyse politico-militaire à laquelle se livrent les théoriciens américains des relations internationales vis-à-vis de l’Asie présente sur le plan formel une différence marquée d’avec celle consacrée à l’Europe. En effet, il semble que les démarches soient en très grande majorité fondées sur des prémisses du réalisme, de sorte que ne règne pas, dans ce champ particulier, l’atmosphère d’affrontement inter-paradigmatique caractéristique de l’étude de l’autre extrémité du méga-continent. Cela semble dû au fait que des particularités propres à cette région du globe semblent rendre vaine toute lecture de sa dynamique selon des schèmes analytiques autres que ceux proposés par le réalisme. Par exemple, l’intégration économique accélérée qui a cours en Extrême-Orient depuis le début des années 80 aurait dû, selon le néolibéralisme, engendrer une réduction des tensions. Mais l’inverse se produit. Plus la région s’enrichit, plus les échanges se développent, plus l’interpénétration économique avance, plus la démocratie se répand, plus le «règne du Droit» poursuit ses avancées... plus l’instabilité militaire augmente77. Cette partie du développement traitera principalement d’études portant sur l’Asie de l’Est. On aimerait y illustrer deux choses. Premièrement, la quasi-hégémonie exercée par le réalisme dans ce champ spécifique n’empêche pas la diversité des approches méthodologiques (délibérations infra-paradigmatiques et construction de modèles hybrides). Deuxièmement, les études, à l’instar de ce qui a pu être observé pour l’Europe, ont ceci en commun qu’elles lient la persistance de la paix à la continuation de la présence américaine.

Dans le débat sur la question de savoir laquelle des configurations systémiques est la plus stable (bi ou multipolaire), Aaron Friedberg (pessimiste) penche pour la bipolarité78. Selon le stratégiste, la multipolarité ne peut être envisagée en Asie, parce que des conflits d’identité nationale extrêmement violents y sont superposés à un fourmillement de contentieux territoriaux et maritimes79. L’auteur considère que le Déluge pourrait être provoqué par l’expansion du Japon, État industriel et développé ne comptant pas d’ennemi à sa mesure dans la région. Pour contrebalancer la puissance japonaise, il ne voit que les États-Unis, et recommande donc la continuation de la présence des GI dans cette partie du globe (tout au moins jusqu’à ce qu’une puissance régionale soit capable de se mesurer à l’archipel)80. Selon Friedberg, une évacuation américaine dans l’immédiat eût été : «mistaken and dangerous» (loc. cit). Robert Ross (optimiste) suit les mêmes chemins, dans la mesure où il croit que la bipolarité peut seule apporter la paix à la région81. Il se démarque, par contre, en affirmant que cette bipolarité ne peut être fonctionnelle que si elle met en présence une puissance continentale et une puissance maritime (on se réclame ici de Spykman). Or il ne fait pas de doute, dans l’esprit du théoricien-stratège, que l’hégémonie sur le continent a été acquise par la Chine depuis son alliance avec l’Amérique contre l’URSS82. La question est de savoir qui fera contrepoids au colosse continental. Pour Ross, le pondérateur maritime ne saurait être le Japon, qualifié par lui de «second rank power» (p. 89). Il ne reste donc que les États-Unis. Si le diagnostic diffère, le remède est donc ultimement celui préconisé par le «pessimiste» Friedberg: «A strong American presence maximizes the stability of the balance of power» (p. 116).

Le mal eurasiatique a aussi été conceptualisé, dans sa version extrême-orientale, selon des modèles hybrides combinant des prémisses du réalisme et du libéralisme.

Par exemple, dans «Wealth, Power and Instability: East Asia and the United States after the Cold War», Richard K. Betts se concentre d’abord sur les variables de prédilection du néolibéralisme83. Il voit des économies opulentes, un débit d’échanges commerciaux considérable et en plein essor, de même qu’un enrichissement collectif phénoménal. Toutefois, il ne faut pas longtemps à l’auteur pour constater que les canaux de l’abondance s’engouffrent en bonne partie dans des budgets d’Armement. Tentant ensuite de répondre à la question de savoir dans quelle direction sont braqués les engins de guerre, il identifie trois locus, véritables trous noirs sécuritaires, où chacun vise chacun tout en étant simultanément visé par chacun: la Mer de Chine du Sud, la péninsule coréenne et l’île de Taiwan84. Kent Calder («néoconservateur» sur le plan idéologique) appuie pareillement sa démarche sur des éléments du réalisme et du libéralisme85. La lecture qui en résulte est originale. Pour Calder, l’Extrême-Orient est dans un cercle vicieux particulier. L’expansion économique provoque une soif inextinguible d’hydrocarbures, le besoin d’approvisionnements stables toujours accrus en découlant alimente un sentiment grandissant d’insécurité géopolitique, qui provoque la course aux armements, qui exige l’expansion économique.

Nombre de litiges bilatéraux font aussi l’objet d’études de cas, celui de plus de signification étant très certainement celui opposant le Japon et la Chine. Certes, il ne passe pas inaperçu que ces deux États, depuis le «rapprochement» favorisé par l’administration Nixon à l’époque de la lutte contre l’URSS (1972), ne cessent de s’entrelacer sur le plan économique. Par contre, on est aussi conscient qu’une hostilité sourde continue d’animer les rapports bilatéraux, comme le démontre le fait, soulignent certains, que la fin de la Deuxième guerre mondiale n’ait toujours pas été entérinée par voie légale de part et d’autre de la Mer Jaune86.

Les sources de la mésentente paraissent nombreuses. Le Japon, par exemple, s’irrite des ambitions de Pékin sur les voies de son approvisionnement (Mer de Chine du Sud et Taiwan, cf. note 84), comme l’observe Benjamin Self87. Selon John Miller, les Chinois voient pour leur part dans la volonté des Japonais de gommer de leur histoire nationale les atrocités commises entre 1937 et 1945 (Massacre de Nankin, etc.) un indicateur de la probabilité d’une répétition de ces actes inqualifiables88. Cette querelle, conclut Miller, ne concerne pas tant le passé, que le présent et l’avenir.

Il ne nous revient pas d’entrer dans le détail de cette complexe (et parfois byzantine) affaire. Contentons-nous de remarquer que les stratégistes et les observateurs américains qui l’ont fait ont historiquement montré beaucoup de scepticisme face au «rapprochement» sino-japonais dans les conclusions de leurs études. Ainsi, Laura Newby écrivait dès 1988: «Pan Asianism and the notion of a sino-japanese alliance dominating the Asia-Pacific Region can be firmly rejected»89. Allen Whiting, en 1989, tenait le même langage: «The interactions of 1982-87 caution against extrapolating from economics alone»90. Johnatan Pollack aussi, l’année suivante: «The forecast of this article... warrants a much more sober jugement on the prospects of Sino-Japanese relations»91. Aux yeux de maints spécialistes américains, tel Robert Sutter, la situation n’a pas semblé montrer d’amélioration depuis la fin de la Guerre froide92.

Il ne faut donc pas se surprendre que le bruit de fond détecté plus tôt lors de notre survol européen se fasse encore clairement entendre dans cet autre contexte. Richard K. Betts n’hésite pas à l’affirmer: «it makes sense for the US to retain close to its current level of forces in Northeast Asia» (op. cit., p. 76). Dennis Van Vranken Hickey voit les forces armées américaines comme: «an indispensable moderator» (op. cit., p. 239). Michael O’Hanlon soutient que les GI devront rester en Corée même advenant la réunification, pour mitiger les effets accélérants que pourrait avoir cet événement dans une région si lourdement chargée du point du vue de la géopolitique traditionnelle93. Il n’est pas le seul à le penser. Les auteurs de A Blueprint for US Policy toward a unified Korea, par exemple, l’écrivent aussi: «Retaining an effective military presence in the region after unfication will remain critical to enable the United States to continue its role as regional security garantor»94. Dans The Future of US Military Presense in Asia, Larry Wortzel conclut: «The Asia-Pacific region would be a far more dangerous, less stable and secure than it is today without the presence of US forces»95.

La région du Golfe persique est vue comme encore plus explosive (si cela peut être). D’abord, les États, sans exception aucune, comptent au moins un contentieux territorial avec un ou des voisins (mais la plupart en comptent plusieurs). Ensuite la substance même des unités étatiques est un assemblage arbitraire, sinon fantaisiste, de composantes qui hurlent d’être ensemble (par suite de la décolonisation). Enfin, la double pression (intérieure et extérieure) s’exerçant sur les États fait que les dépenses militaires sont dans cette région les plus élevées du globe per capita (et de loin !). Et quand est intégrée à l’équation la donnée selon laquelle les États-Unis, l’Europe et le Japon tirent respectivement de la région 15%, 30% et 70 % de leurs approvisionnements en hydrocarbures, beaucoup de stratégistes se demandent en substance s’ils n’ont pas franchi là le seuil du surréalisme96.

Peu étudiées jusqu’à récemment, l’Asie Centrale et la région du Caucase présentent sensiblement, aux yeux des théoriciens, la même disposition que celle du Golfe persique du point de vue politico-militaire97.

Au même titre qu’en Europe et en Extrême-Orient, on ne peut tout simplement pas concevoir comment la paix pourrait régner «d’elle-même» dans ces contrées (et encore, c’était avant le 11 septembre 2001 et les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak)98.


 


 


 

 
 

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