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Pourquoi les Forces armées américaines paraissent-elles si inexorables aujourd’hui ? La réponse est habituellement formulée en termes de moyens bruts : les Américains sont les plus forts parce qu’ils sont nombreux, riches et disposent des plus gros budgets : ils peuvent construire avions, tanks, navires et bombes en quantité et en qualité toujours plus grandes; leur démographie leur permet en outre de disposer d’une piétaille abondante. Il se dégage de cette approche que la supériorité des États-Unis sur le plan des moyens fait en sorte qu’on ne peut que subir leur volonté, comme si cela était inscrit dans la réalité objective (voir par exemple «Le Monde, dossiers et documents», no. 322 - juillet-août 2003). Nous croyons qu’il n’en est rien. L’omnipotence militaire américaine actuelle, pensons-nous, ne s’explique pas par l’accumulation en elle-même d’une quincaillerie quelconque, mais bien dans le fait que la machine de guerre des États-Unis est la seule, aujourd’hui, à pouvoir disposer d’un réseau de bases à l’étranger. Cette infrastructure peut se décrire ainsi. Disposée sur les cinq continents, elle quadrille aussi simultanément les quatre océans et la totalité de l’espace aérien mondial. Épargnée par les coupures budgétaires des années 90, sa substance réside en plus de 300 bases aériennes, navales et terrestres abritant environ 235 000 soldats et une force de frappe nucléaire pouvant anéantir plusieurs fois le genre humain. Loin de s’amenuiser, le réseau des bases tend plutôt à s’étendre. Sur le plan tactique, il a la fonction d’un fer de lance: il permet l’acheminement de renforts en provenance de l’Amérique continentale (et/ou du territoire d’alliés du moment - mais cet apport n’est pas requis du strict point de vue militaire), et assure ainsi que la bataille sera livrée sous les meilleurs auspices en n’importe quel point du globe7.

Il paraît incontestable qu’une Amérique reléguée à son espace territorial - au même titre que toutes les autres unités étatiques aujourd’hui - disposerait de la plus grande force militaire en termes absolus, mais il semble aussi permis d’affirmer que sa capacité d’intervention serait grandement diminuée le cas échéant. L’agression de l’Irak, très certainement, n’aurait pu être «forcée» comme elle l’a été, ne serait-ce qu’en raison de contraintes logistiques. L’«unilatéralisme», pour employer le terme de l’heure - à tout le moins dans sa connotation militaire - ne serait une préoccupation que pour les voisins immédiats du géant ; et le plus large problème de l’hypertrophie militaire américaine sur la planète ne se poserait pas. Le déploiement militaire mondial donne aux Américains, et à eux seuls, les clés de la guerre et de la paix. Aucune intervention, fût-elle «multilatérale», ne peut être lancée si elle n’entre au préalable dans leurs vues, faute de points d’appui à l’extérieur. Ils peuvent néanmoins attaquer de leur propre chef où bon leur semble, car ils disposent de toutes les voies d’accès nécessaires. Pas un recoin de la planète n’est hors de leur portée.

Les Américains ont le droit de donner à leurs Forces armées la dimension qu’ils veulent, ils sont un peuple souverain. Cela n’est pas contestable. Par contre, le déploiement mondial de ces Forces armées, grâce auquel ils ont le loisir d’imposer leur volonté du moment à d’autres nations tout aussi souveraines, est un problème qui ne regarde pas qu’eux seuls. Cela non plus n’est pas contestable. L’hypertrophie militaire américaine dans le monde contemporain n’est pas dans la nature des choses. Elle est la résultante directe et nécessaire du réseau des bases à l’étranger, un construit artificiel qui, de par sa substance même, peut être mis en question. C’est de cela dont il sera dorénavant question dans ces lignes. Pourquoi les Américains devraient-ils être les seuls à disposer d’infrastructures militaires hors frontières aujourd’hui ? Cela ne représente-t-il pas une menace pour la sécurité mondiale ? Ce type spécifique d’installations ne devrait-il pas être la propriété de l’ONU ou, du moins, sous son contrôle direct et exclusif ? Tentons de poser le problème.

 
 

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