Quelle serait
l’utilité «pratique» de cette enquête ? À quoi pourrait-elle bien «servir» ? À
deux choses. Premièrement, à ouvrir à la discussion raisonnée le sujet du réseau
des bases à l’étranger. Deuxièmement, à aider à comprendre l’impact des
attentats du 11 septembre 2001 sur la stratégie militaire mondiale américaine.
Depuis la chute de
l’URSS, l’enseignement des relations internationales se cherche. Éclatée en
multiples «écoles» qui ont chacune leur propre rapport et sous rapports avec le
sujet, la discipline s’enfonce dans un académisme qui l’éloigne toujours plus de
l’objectif qui doit être le sien : instruire la collectivité sur les grands
enjeux extérieurs qui la confrontent et l’aider par le fait même à adopter
vis-à-vis de ceux-ci une approche éclairée. Cela est dû en grande partie, à
notre sens, au refus de reconnaître la réalité du réseau américain des bases à
l’étranger. 300 bases sont disséminées dans plus de 150 pays, plus de 200,000 GI
y sont postés (et c’était avant l’Irak), et cela n’«existe pas». Il faudrait au
moins prendre acte de la problématique et poser quelques questions. Pourquoi les
Américains devraient-ils être les seuls aujourd’hui à disposer de cette
infrastructure ? Ne devrait-elle pas relever de l’autorité directe de l’ONU
plutôt que de celle de Washington ? Si non, pourquoi ? La présence militaire
américaine à l’étranger n’a aucune part avec le divin. Si l’opinion publique,
comme certains stratégistes le croient plausible et pour ne citer que ce seul
exemple, en venait à souhaiter fermement et en majorité un rapatriement total ou
partiel des GI, qu’en résulterait-il pour les parties concernées ? Il est de la
responsabilité de la discipline des relations internationales d’appréhender ce
problème. Il pourrait se poser à la collectivité un jour et on croit permis
d’affirmer qu’il ne sera pas facile à résoudre le cas échéant.
Aux États-Unis
spécifiquement, cet élargissement proposé du champ de la discipline des
relations internationales paraît encore plus indispensable. D’après ce qui
précède, l’opinion publique, après la chute du mur de Berlin, s’est
désintéressée du problème à partir du moment où il est devenu certain que le
maintien de l’intégrité du réseau des bases ne lui coûterait pour ainsi dire
rien en termes pécuniaires. Une majorité en a certes fermement appuyé l’idée,
mais, outre quelques initiés enfermés dans leur tour d’ivoire et quelques
politiciens obligés de s’y intéresser de par la nature même de leurs fonctions,
l’affaire est passée inaperçue au sud du 49e parallèle. Peu de gens
connaissent vraiment, aux États-Unis - y compris dans les milieux dits
«intellectuels» - les raisons qui ont motivé la continuation de l’envoi des
Forces armées aux quatre points cardinaux dans l’après-89. Cela est très
malsain. L’opinion publique est la plus haute autorité dans l’État. Elle peut
être amenée à tout moment à trancher si les circonstances l’exigent. Or, comment
peut-elle le faire si elle n’a pas la moindre idée des principes stratégiques
qui sous-tendent le déploiement militaire mondial ? Et qui peut en diffuser,
en «démocratiser» le plus possible la connaissance, si ce n’est la discipline
des relations internationales ?
Les attentats du 11
septembre et l’invasion de l’Irak montrent parfaitement et sous nos yeux les
extraordinaires dangers potentiels de cet état de choses. Pour bien commencer,
faut-il se surprendre que la seule explication accréditée de ces événements se
présente à s’y méprendre sous la forme d’une tarte à la crème ? Elle se déguste
ainsi. L’agression a été le produit d’un «complot ‘impérialiste’ de droite» - la
routine. La conjuration, un assemblage de «néoconservateurs» idéalistes (Wolfowitz,
Perle, etc.) et de «réalistes» plus pragmatiques acoquinés avec le complexe
militaro-industriel (Cheyney, Rumsfeld, etc), avait depuis longtemps planifié
d’attaquer l’Irak, mais elle était clouée sur place en raison de l’hostilité
fermement exprimée de l’opinion publique à toute aventure extérieure. Après le
11 septembre 2001, par contre, ils ont pu «instrumentaliser» la fureur populaire
dans le sens de leurs desseins. Et l’attaque a pu être lancée. Le problème
réside donc essentiellement dans les conspirateurs. Il faut s’en débarrasser.
Pourtant, il découle des termes mêmes de ce langage un tout autre tableau.
Ainsi, à la lumière de ce qui précède, la matrice du problème n’est pas la
conspiration présumée, mais bien l’indifférence, l’absence de repères de
l’opinion publique vis-à-vis de la dimension proprement militaire de la
politique de l’État. Car si un petit groupe bien placé a pu «instrumentaliser»,
exploiter à son «avantage» les fluctuations de l’opinion sous ce rapport,
qu’est-ce qui pourrait empêcher un autre de ces «petits groupes», de ces
«cabales», de récidiver dans l’avenir ? Il n’y a qu’une solution, une seule :
diffuser le plus largement possible la problématique du déploiement militaire
mondial. Un citoyen isolé n’est rien. Une majorité de citoyens qui sait ce
qu’elle veut et ne veut pas est irrésistible, même en démocratie dite
«constitutionnelle». Elle finira tôt ou tard par obtenir gain de cause et ne
sera jamais «manipulée» ni prise au dépourvu.
L’objectif ultime
de cette démarche était de se faire une idée de l’impact qu’ont pu avoir les
attentats du 11 septembre sur la stratégie militaire mondiale américaine. Sur ce
point, on croit maintenant pouvoir dire ceci.
Il semble que la
chute de l’URSS n’ait pas changé fondamentalement la stratégie américaine. Il
s’agissait dès lors de «contenir» le chaos en lieu et place du bloc de l’Est.
Les États-Unis n’étaient qu’une partie d’un ensemble beaucoup plus vaste soumis
aux mêmes règles. La clé de la Défense de chacun, USA compris, était le respect
de ces règles. Au risque de se répéter, l’après 11 septembre immédiat a montré
la redoutable efficacité de cette disposition. Une coalition internationale a
renversé ipso facto les Talibans et toutes les polices de la planète
étaient aux trousses des auteurs des attentats. La Terre était américaine. Puis,
quelque chose a «cassé». La chasse aux quelques responsables des attentats a
muté en guerre contre un État n’ayant en rien trempé dans les événements du 11
septembre (l’Irak), puis, potentiellement, en guerre contre le reste de
l’humanité («qui n’est pas avec nous est contre nous»). Pour autant que l’on
soit concerné, on ne peut plus parler ici de stratégie, ni même d’«impérialisme
déguisé», comme se plaisent à le dire les adeptes de la théorie de la
conspiration. On doit parler d’hystérie et, plus précisément encore, d’hystérie
collective. On continuera l’analyse sous cet angle.