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Une revue de la littérature spécialisée fait apparaître d’emblée une piste d’investigation.

D’une part, on y apprend que la mise sur pied (durant la Seconde guerre mondiale) et la consolidation subséquente (durant la Guerre froide) du réseau des bases ont été nécessaires, parce que seule la puissance américaine était en mesure de s’opposer à ces autres puissances «dures» qu’étaient l’Allemagne nazie en premier lieu, et l’URSS en second lieu. Il est certes possible de relever dans cette littérature que la présence des GI a causé de nombreux torts aux populations locales - car partout où il y a de larges concentrations de soldats surgissent les problèmes de la prostitution, du viol, de la drogue, de l’ivrognerie et de la violence sous toutes ses formes -, mais il en ressort que les soldats américains étaient aussi perçus, dans les pays hôtes, comme la seule force capable de contrebalancer la menace extérieure. Ils remplissaient une fonction qu’ils pouvaient seuls remplir et il était communément admis que leur absence eût causée infiniment plus de torts que leur présence. Sur cette question, il y avait consensus en Amérique comme ailleurs8.

D’autre part, par contre, la chute de l’URSS signale l’émergence d’un nouveau discours aux États-Unis qui ne trouve d’écho qu’aux États-Unis, et qui, quand on y est exposé pour la première fois, semble pour le moins insolite. Ainsi, la persistance du réseau des bases à l’étranger, la continuation de la projection mondiale de la puissance militaire américaine, sont justifiées par le pronostic que deux continents, l’Europe et l’Asie, ainsi qu’une région, le Moyen-Orient, seraient trop instables si laissés à eux-mêmes. Ce langage ne semble pas être marginal, puisqu’il se retrouve dans la National Security Policy du Président Clinton - sous une forme «diplomatique» (voir la section intitulée «Stability though overseas presence», cf. note 6) - ; et a même servi de canevas au «Power and Weakness», un écrit dit «néoconservateur» ayant fait quelque bruit à l’étranger, où Robert Kagan, affirme carrément, sans politesse aucune, que «la paix en Europe n’est possible que grâce à la présence militaire américaine»9.

Ces propos semblent à peine croyables tant ils paraissent en contradiction avec les lieux communs qui font autorité ailleurs. Depuis la disparition de l’URSS, en effet, nous pensons que le problème de la puissance ne se pose plus comme avant. Ce n’est pas que nous adhérons aux thèses présentées par Francis Fukuyama dans la Fin de l’Histoire, car nous ne sommes pas naïfs : le phénomène de la guerre n’est pas prêt de disparaître, bien entendu, mais le spectre des «grands» conflits, des conflits «mondiaux» dont les victimes se comptent par dizaines de millions, semble exorcisé (au moins pour l’heure). L’Europe ne poursuit-elle pas ses avancées dans la voie de l’intégration politique ? L’Asie ne devient-elle pas un modèle de coopération économique ? Et cette «communauté internationale», cette «communauté des nations» dans le plus pur et le plus noble sens du terme, n’a-t-elle pas fait montre d’une cohésion et d’une maturité remarquable sur le plan militaire quand, en 1991 et en 2001, elle a affronté le péril comme un seul (Première guerre du Golfe et invasion de l’Afghanistan) ? Quant aux États dits «voyous», n’étaient-ils pas pareillement tenus en échec par la communauté internationale dans son ensemble ? La relativisation du problème de la guerre, conséquence de cette entente de bonne foi établie entre les nations depuis la chute de l’URSS, n’a-t-elle pas aussi permis l’amorce d’une action commune envers d’autres problèmes urgents auxquels a à faire face le genre humain, telles par exemple la dégradation de l’environnement et la précarité des droits de l’homme ? Le sens commun qui prévaut ailleurs qu’aux États-Unis peut très certainement le laisser croire.

Il semble donc qu’un très sérieux décalage de perception existe entre l’Amérique et le reste de la planète au sujet de la nature du monde qui a pris forme après la chute du Mur : d’une part, on pense que ce monde est le théâtre de l’émergence spontanée d’une communauté internationale authentique centrée sur l’idée de Droit ; de l’autre, on dit que cette communauté internationale est immature et incapable de s’occuper d’elle-même ; on laisse à entendre qu’elle a besoin de la présence des Forces armées américaines comme un mineur a besoin d’un tuteur. Actuellement, il est impossible de confronter le discours américain sur la fonction que tient le réseau des bases à l’étranger dans le monde de l’après-URSS avec un point de vue alternatif, puisqu’il n’existe pas de point de vue alternatif. On peut, par contre, mettre ce langage en examen dans le contexte américain lui-même. Bien peu de gens semblent le connaître à l’extérieur des États-Unis, mais l’est-il seulement aux États-Unis mêmes ? Est-il le fruit de quelques spécialistes déconnectés de la réalité ayant eu un moment l’oreille d’un Président distrait, et dont un idéologue zélé mais à court d’idées originales s’est inspiré (Kagan) ? A-t-il au contraire des racines plus profondes, des fondements plus solides ? Si oui, lesquels ? Bénéficie-t-il d’une large audience, ou n’est-il pratiqué que par quelques initiés ? Est-il le produit d’une autre «conspiration» du complexe militaro-industriel et de la droite conservatrice, ces marchands de canons dont la soif d’argent et de pouvoir n’a d’égal que l’absence de scrupule ? Ce problème, selon nos recherches, n’a jamais fait l’objet d’un traitement systématique. Nous allons tenter, dans ces lignes, d’y apporter quelque éclaircissement. Il s’agira, essentiellement, d’évaluer la validité et la profondeur des fondements du déploiement militaire mondial américain à l’aulne des critères du discours américain lui-même. L’enjeu est le suivant : il s’agit de voir si la persistance d’un réseau strictement américain de bases à l’étranger est encore justifiée dans un monde où l’Armée rouge n’existe plus.

L’Amérique est et sera dans un avenir prévisible la plus grande puissance militaire mondiale ; une «superpuissance» à n’en pas douter, très certainement la seule dans sa classe. Par contre, elle sera aussi «hyperpuissance» et capable d’un «unilatéralisme» aux potentialités dévastatrices illimitées tant qu’elle conservera en propriété exclusive le réseau des bases à l’étranger constitué au temps de la Seconde guerre mondiale et de la Guerre froide. Le déploiement militaire mondial était auparavant pleinement justifié; aujourd’hui, toutefois, sa raison d’être paraît hypothétique. L’Amérique erre-t-elle en s’accrochant à cette infrastructure héritée d’un autre âge ? Doit-elle la démanteler ? Doit-elle la céder à l’ONU ? Est-elle au contraire bien inspirée d’en garder la jouissance exclusive ? Ces interrogations, il semble, tiennent dans la question suivante, à laquelle on tentera dorénavant de répondre : sur quels fondements stratégiques s’est appuyée la volonté politique américaine de maintenir un réseau de bases militaires à l’extérieur des frontières de l’État durant la période comprise entre la chute de l’URSS et celle des tours du World Trade Center (1991-2001) ? En explorant non seulement la théorie, c’est-à-dire les systèmes de représentation et de perception qui ont sous-tendu le déploiement mondial américain dans les dix ans ayant suivi la fin de l’URSS, mais aussi la volonté politique qui l’a rendu possible durant cette même période, on pense pouvoir, en fin d’analyse, être en mesure de mieux apprécier le problème de l’hypertrophie militaire des États-Unis dans le monde actuel10.

 
 

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